Hassan II, ombre et lumière au Royaume du Maroc
- Ilias B.
- 7 nov. 2020
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Une jeunesse mouvementée :
Le jeune prince Moulay Hassan naît au palais royal de Rabat dans la nuit du 9 au 10 juillet 1929. Il est le fils du sultan Moulay Mohammed et de sa 2nde épouse, Lalla Abla. Le sultan est en voyage diplomatique en France au moment où il apprend la naissance de son fils. S’il ne peut pas assister aux festivités pour sa naissance, il ordonne par télégramme à ses serviteurs de le prénommer Hassan comme son arrière-grand-père.

Le contexte dans lequel naît le jeune prince est mouvementé. Depuis 1912, date de signature du Traité de Fès, le Maroc est divisé en 3 zones : le Protectorat administré par la France, qui occupe le centre du pays, le Protectorat administré par l’Espagne, qui occupe tout le Sahara Occidental et le Nord du pays, et la Zone Internationale de Tanger. Si au début, le maréchal Lyautey (qui régit le Protectorat de 1912 à 1925) encourage la coopération avec la population marocaine, ses successeurs se mettent à vraiment coloniser les Maroc. Pire, dans les années 1930, les Français veulent créer un État Berbère. Le Maroc se retrouve coupé en 4 parties. Néanmoins, sous la pression du sultan, ils annulent ce projet d’État Berbère. Pendant ce temps-là, le prince Moulay Hassan grandit entre les murs dorés du palais de Rabat. Dès son plus jeune âge, il reçoit l’éducation que tout futur sultan se doit d’avoir, c’est-à-dire une éducation

religieuse. Même s’il n’est pas toujours présent à cause de ses devoirs de monarques, Moulay Mohammed est très exigeant en ce qui concerne les études de son fils. Le jeune prince est, dès son plus jeune âge, un sportif accompli. Il devient champion en natation et en équitation. Puis, après la formation religieuse et sportive, vient la formation politique. Moulay Hassan représente de plus en plus souvent son père dans les cérémonies religieuses et les inaugurations.
En 1939, la 2nde Guerre Mondiale éclate. Moulay Hassan est de plus en plus présent aux côtés de son père dans l’élaboration de tactiques militaires pour chasser les Nazis d’Afrique du Nord. Car même si le Maroc est sous le contrôle du Régime de Vichy, Moulay Mohammed est un fidèle soutien des Alliés. Pendant que la guerre gronde, le prince Moulay Hassan continue ses études secondaires au collège impérial et remporte même un prix d’excellence. En Janvier 1943, Moulay Hassan est présent avec son père à la Conférence d’Anfa qui verra la libération de l’Europe.
En Décembre 1943, la colère gronde : le peuple marocain souhaite l’application des réformes promises en 1934 mais qui sont restées lettres mortes à cause des occupants français. Un manifeste d’indépendance est soumis au sultan de la part de l’Istiqlal (parti de l’Indépendance). Les interpellations et les incarcérations de nationalistes marocains par les occupants français se multiplient. Des manifestations étudiantes pro-monarchistes et pro-indépendantistes éclatent. Le prince Moulay Hassan participe lui-même aux manifestations. Les Français pensent à écarter le prince du pouvoir car il déclare à la presse vouloir supprimer le Protectorat dans un délai maximum de 10 ans.
En 1945, la guerre se termine. Le 10 Avril 1947, le prince Moulay Hassan assiste son père dans le discours historique que celui-ci prononce à Tanger pour demander l’indépendance et l’adhésion du Maroc à la Ligue Arabe. En tant que fils de monarque, il poursuit des études militaires et effectue un stage sur le navire de guerre français la « Jeanne d’Arc » en 1949.
Cependant, un drame va marquer sa scolarité : une nuit, alors que l’équipage fait escale à Agadir, le prince sort de sa chambre, agacé par la chaleur et par les ronflements de son camarade de chambre et va dormir sur la plage. Plus tard dans la nuit, les officiers supérieurs réveillent tous les stagiaires pour un exercice de vol nocturne. Ne dormant pas avec les autres, le prince n’est pas au courant de l’exercice. Quelques heures après, le commandant de la « Jeanne d’Arc » reçoit un télégramme selon lequel l’hydravion dans lequel se sont embarqués les stagiaires est tombé en mer et qu’il n’y a aucun survivant. Ce n’est qu’au petit matin que les officiers découvrent que le prince Moulay Hassan est vivant. Très marqué par ce drame, le prince finit ses études à Brest et retourne à Rabat.
À partir de 1950, la tension politique est de plus en plus palpable. Le général Juin, en charge de l’administration du Protectorat, exige de Moulay Mohammed qu’il fasse la condamnation publique de l’Istiqlal. Sous la pression, le sultan accepte. Excédé, le prince Hassan projette d’assassiner le général Juin mais est dissuadé au dernier moment par son père. Finalement, il est diplômé de la Faculté de Droit de Bordeaux en 1951. En 1953, les occupants français donnent un ultimatum à

Moulay Mohammed : soit il abdique, soit il sera exilé. Moulay Mohammed refuse d’abandonner la fonction que lui a donné le peuple marocain et choisit l’exil. Toute la famille royale, y compris le prince Hassan l’accompagnent. La famille royale marocaine est envoyée en Corse puis à Madagascar en Janvier 1954.
Le sultan et sa famille reviennent au Maroc en Novembre 1955 et l’indépendance est accordée l’année suivante. En Août 1956, le Maroc perd son statut d’empire pour celui de monarchie. Le sultan Moulay Mohammed devient le roi Mohammed V. Le prince Moulay Hassan est nommé chef d’état-major de l’armée. En Janvier 1957, il est chargé par son père d’écraser des soulèvements dans le Rif. Le 9 Juillet 1957, Mohammed V proclame officiellement son fils Prince-héritier. Il délègue de plus en plus le pouvoir à ce-dernier.
En Février 1960, le prince Hassan est marqué par le très violent séisme d’Agadir qui détruit presque toute la ville. L’année suivante, le 3 janvier 1961, le prince Hassan préside à l’O.N.U la Conférence des États Africains Libres. Il va poser les bases de l’Organisation de l’Unité Africaine (O.U.A). En Février 1961, le roi Mohammed V décède brutalement pendant une opération du cœur. Le 3 Mars 1961, le prince Hassan devient le roi Hassan II.
Un règne Absolu :
La 1ère mesure du règne du roi Hassan II est d’obtenir le départ des dernières troupes étrangères du territoire marocain. Il déclare son soutien aux nationalistes Algériens qui se battent depuis 7 ans contre la France pour obtenir l’indépendance de leur pays. Il aidera même l’Algérie à obtenir cette indépendance en 1962.
Durant le reste des années 60, le souverain multiplie les voyages à l’étranger, notamment en France et aux USA. En Décembre 1962, il rédige la Constitution du Maroc. Cette nouvelle constitution est acceptée par une large majorité, avec plus de 3,7 millions de voix positives contre seulement 113 200 voix négatives. La Constitution stipule que le Roi est Commandeur des Croyants et que par conséquent, sa personne est sacrée et intouchable. La Constitution stipule également que l’Islam est la religion d’État du royaume mais accepte la liberté de culte. Fait très rare en Afrique et dans le Monde Arabe, la Constitution Marocaine rejette le Parti Unique. Mais n’en reste pas moins que le régime de Hassan II est une monarchie absolue de droit divin.
En 1963, un évènement grave survient : l’armée algérienne attaque 2 postes frontaliers du Nord-Est du Maroc et massacre ses occupants alors que le gouvernement algérien devait rencontrer le Roi pour parler du problème des frontières entre l’Algérie et le Maroc, mal tracées par la France. Puis, les Algériens s’emparent des villes d’Ich et de Figuig. Le roi est furieux de l’ingratitude des Algériens alors qu’il les a aidés à avoir leur indépendance. C’est le début de la Guerre des Sables. Finalement, l’armée marocaine parvient à chasser les Algériens en dehors du Maroc et les combats s’arrêtent le 5 novembre 1963. L’O.U.A négocie un cessez-le-feu définitif le 20 février 1964.
Sous le règne de Hassan II, on observe une marocanisation des terres agricoles et des entreprises et à une redistribution des terres. Pour l’irrigation efficace des terres, 2000 puits ont été creusés, 35 000 canaux ont étés construits et consolidés ainsi que 22 grands barrages. On peut également voir une très grande hausse de la scolarisation des enfants. Sous le règne de Mohammed V, seuls 165 000 élèves avaient accès à l’éducation alors que sous Hassan II, c’est 1,7 millions d’enfants qui peuvent bénéficier d’une éducation. D’ailleurs, 1/5 du budget de l’État part dans l’Éducation. Mais malgré cette modernisation, la Gauche marocaine continue de dénoncer le roi comme un monarque autoritaire. En 1965, de grandes manifestations étudiantes gauchistes secouent Casablanca et la région du Rif. La police réprime violemment les manifestations et des centaines de jeunes perdent la vie.

Le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka est enlevé en plein Paris. Il était l’ancien professeur de Hassan II mais était devenu l’un des chefs de la Gauche Marocaine et son opposant le plus féroce. En 1964, Hassan II l’expulse du pays et le condamne à mort par contumace. Ben Barka devient alors l’un des chefs de fil du Tiers-Monde. Depuis l’étranger, il téléguide les manifestations de 1965. Ce 29 Octobre, il devait retrouver en plein Boulevard Saint-Germain des cinéastes français avec qui il devait travailler sur un projet de film sur la Décolonisation. Il se rend donc à l’endroit prévu quand des policiers en civils l’enlèvent soudainement et le font monter dans une voiture. On ne retrouvera jamais Ben Barka. L’enquête qui suit sa disparition met en cause le ministre de l’Intérieur marocain, le général Mohammed Oufkir et le chef de la sécurité marocaine, le colonel Ahmed Dlimi. Charles de Gaulle demande donc à Hassan II d’extrader Oufkir et Dlimi pour qu’ils puissent être jugés par la Justice Française. Dlimi se rend de son plein gré en France et est acquitté et blanchi par la Justice Française.

Mais pour le souverain marocain, le danger ne viendra pas de la Gauche mais des militaires. En Juillet 1971, le général Mohammed Medbouh est effaré par la corruption des ministres marocains et de l’inaction de Hassan II. Il fomente donc un coup d’état avec le lieutenant-colonel M’hamed Ababou, connu pour avoir sous ses ordres près de 1400 cadets de l’armée qui lui obéissent au doigt et à l’œil. Le putsch est prévu pour le 10 Juillet 1971, lendemain du 42ème anniversaire de Hassan II. En effet, le Roi célèbre son anniversaire au palais royal de Skhirat, au milieu d’invités nationaux et internationaux. Le plan est de droguer les cadets et de leur faire croire qu’un complot menace le Roi, dans l’espoir qu’ils tirent dans le tas et ne se rendent pas compte qu’ils ont tué le Roi. En fin de matinée, les cadets d’Ababou débarquent au palais pendant la réception et font un massacre : une centaine d’invités seront tués, dont l’ambassadeur de Belgique. Vers 15 h, Hassan II sort du palais. Les cadets se rendent alors compte de leur erreur. Commence le procès des conjurés : sur les 1400 cadets, 74 sont condamnés à des peines de prison allant d’un an à la perpétuité et 10 autres (dont Medbouh et Ababou) sont condamnés à la peine capitale. 58 autres officiers sont déportés au bagne de Tazmamart et sur ces 58 officiers, seuls 28 reviendront vivants, traumatisés par les conditions inhumaines du bagne.
Toutefois, une hypothèse avancerait que les conjurés auraient pu avoir les moyens matériels de commettre le coup d’état grâce à un financement du régime de Kadhafi, qui aurait cherché à supprimer l’une des dernières monarchies arabes. Quand on lui fit part de la probabilité d’un complot de la dictature libyenne, le roi Hassan II déclara se « foutre royalement » de la Libye. Quand un peu plus tard, les journalistes français lui demandèrent s’il maintenait cette affirmation, il leur répondit : « Je la maintient encore plus royalement du fait que je suis encore plus Roi aujourd’hui qu’hier ».
Après ça, Hassan II confit le pouvoir militaire à son proche ami, Mohammed Oufkir. Mais il ne faut pas oublier que celui-ci est trempé dans l’affaire Ben Barka. En Août 1972, pendant un voyage en France, Pompidou met de plus en plus la pression pour que Hassan II renvoie Oufkir. Se sentant menacé, ce-dernier passe à l’action. Le 16 août 1972, Hassan II revient de son voyage dans son jet privé. Sachant cela, Oufkir envoie 5 avions de chasse, dont 3 armés, pour abattre l’avion du Roi, en comptant faire ensuite passer ça pour un accident. L’avion royal est touché au réacteur et à l’aile mais il parvient à se poser à l’aéroport de Rabat. Le Roi réussit à sortir de l’avion non sans avoir pris le temps de saluer l'équipage dignement et à se réfugier à l’intérieur de l’aéroport. Les avions de chasse effectuent alors un second raid contre l’aéroport qui fait 8 morts. Hassan II constate l’absence d’Oufkir à l’aéroport et devine que c’est lui qui l’a trahi. Le Roi s’enfuit en voiture et se réfugie à son palais de Skhirat. En quelques heures, tous les conjurés sont arrêtés puis tués ou déportés mais Oufkir échappe à la justice : il se suicide d’une balle dans la tête.
Suite à ces 2 coups d’états, le régime de Hassan II va considérablement se durcir et des prisons secrètes sont créées. En 1973, la guerre du Kippour éclate. Hassan II envoie un contingent de l’armée marocaine aux côtés de la Syrie pour prendre d’assaut le plateau du Golan. Hassan II devient important au sein du Monde Arabe. Rabat est choisi pour accueillir la 7ème Conférence Arabe et grâce à lui, l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) est reconnue comme seule représentante du peuple Palestinien. Il entretient des liens privilégiés avec d’autres pays, comme les Émirats Arabes Unis ou encore la Libye (avec qui il s’est réconcilié).

En 1975, l’Espagne fait savoir qu’elle va quitter le Sahara Occidental. Hassan II cherche alors à frapper les esprits dans le monde entier pour faire valoir ses droits sur ce territoire. Il décide d’organiser une grande marche pacifique avec 350 000 volontaires habillés en vert, couleur de l’Islam. Le 6 Novembre 1975, les 350 000 volontaires partent depuis la ville de Tarfaya, en portant des Corans et des drapeaux marocains à bout de bras. Impressionnée, l’Espagne négocie le retour du Sahara au Maroc et à la Mauritanie le 14 Novembre 1975. Depuis ce moment-là, l’Algérie livre une vraie guerre au Maroc en finançant et en armant le Polisario, des guérillos Sahraouis indépendantistes, pour prendre le contrôle du Sahara.
En 1977, Hassan II rétablit les institutions parlementaires. Son régime se libéralise de plus en plus dans les années 80, suite à la montée de l’islamisme et des émeutes de Casablanca. Finalement, après 40 ans de règne, Hassan II s’éteindra le 23 Juillet 1999 à 70 ans. L’annonce de sa mort va amener des millions de marocains à le pleurer sincèrement dans la rue le long de son cortège funèbre. Hassan II laisse à son fils Mohammed VI un Maroc libre et uni.
Petit florilège de citations marquantes :
Durant son règne, Hassan II ses démarqua par son incroyable charisme et son sens de la répartie inégalable. Ceux qui furent le plus témoins de ce sens de la répartie furent les journalistes français :
Aux journalistes qui lui demandaient qui des Français ou des Marocains devaient faire un pas vers l'autre : "Je crois que c'est vous car nous vous connaissons mieux que vous nous connaissez car vous n'êtes pas allés sur les bancs d'une école marocaine alors que nous nous avons eu des professeurs français."
À la journaliste Anne Sinclaire qui le questionnait sur l'existence du bagne de Kâalat M'gouna : "Oh mon Dieu ! Kâalat M'gouna c'est la capitale des roses ! vous connaissez mal la géographie du Maroc !"
À ceux qui critiquent le manque de démocratie au Maroc : "Les uns comprennent, d'autres ne veulent pas comprendre et enfin d'autres ne peuvent pas comprendre."
À propos du Sahara Occidental : "Le seul délit politique, c'est quand on prétend que le Sahara n'est pas marocain. Que les non-marocains puissent le prétendre de bonne ou de mauvaise foi, ceci m'est complètement égal".
Aux journalistes qui lui rapportent les propos du Gouvernement Algérien qui l'accuse de voyager en France pour chercher à la fois des conseils et des armes pour poursuivre la lutte contre le Polisario : "L'Homme sage est celui qui cherche des conseils d'abord. Les armes, on en trouve partout."
À propos du général Oufkir après le putsch raté d'août 1972 : "Un homme qui n'a pas d'amis n'est pas un homme. Et je préfère personnellement être la victime d'une amitié plutôt que l'assassin d'une amitié".
"Grâce à Dieu, qu'est ce que l'équilibre ? C'est le fait que nos passions contradictoires n'arrivent pas à l'exacerbation. On est tous contradictoires vis-à-vis des autres sinon on s'ennuierait au fond de nous-même."



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