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L'Histoire de l'Esclavage (3/3) : une longue marche vers l'Abolition

  • Photo du rédacteur: Ilias B.
    Ilias B.
  • 3 juil. 2022
  • 8 min de lecture

« Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude ; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes. » peut-on lire dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Pourtant, bien longue fut la route qui mena à l’abolition universelle de l’esclavage et encore, on peut se rendre compte que cette pratique est toujours d’actualité dans certains pays du monde. Dans ce dernier épisode de ma série d’article consacrée à l’histoire de l’esclavage, sera traitée l’histoire du processus qui aura mené à l’abolition de l’esclavage, en France tout d’abord puis dans le monde, ainsi que de l’esclavage moderne.



L’abolition de l’esclavage :


Le combat pour l’abolition de l’esclavage est vieux comme l’esclavage lui-même : déjà dans la Grèce du VIème siècle av. J.-C, on militait pour abolir l’esclavage pour dette car cette pratique pouvait mettre en danger la société. En effet, en temps de crise, bon nombre de citoyens pouvaient se retrouver endettés et donc réduits en esclavage, ce qui fragilisait la société. Au même moment en Perse, Cyrus II le Grand interdisait formellement l’esclavage. À Rome, même si on ne peut pas vraiment parler d’abolition, les esclaves avaient le droit de racheter leur liberté auprès de leur maître.



Signature du décret du 3 juillet 1315

Au VIIème siècle, suite à la christianisation de l’Europe et à l’apparition du servage, la vente d’esclave fut prohibée et au XIVème siècle, le roi de France Louis X promulgua l’édit du 3 juillet 1315 qui déclarait que tout esclave qui posait un pied en terre de France serait considéré comme affranchi. C’est un timide progrès mais qui n’a quasiment pas eu d’influence dans l’histoire de l’esclavage en France, pour la simple et bonne raison que lorsque le commerce triangulaire commença, les esclaves africains ne touchèrent pratiquement jamais le sol français, étant directement déportés vers les Amériques.


Au XVIIème siècle, malgré un « âge d’or esclavagiste », quelques réformes pour le traitement des esclaves furent faites, comme le fameux Code Noir (évoqué dans l’article sur la Traite négrière), qui à la fois justifiait l’usage des violences corporelles mais accordait aussi aux esclaves certains droits comme être nourris, instruits ou pouvoir se marier et porter plainte en cas de traitements abusifs. Mais ces réformes, en plus de n’avoir presque jamais été appliquées dans les plantations, étaient faites surtout pour optimiser les productions.

Néanmoins, le XVIIIème siècle marqua le début d’une prise de conscience dans certains esprits : rappelons que ce siècle est le Siècle des Lumières, qui vit l’essor de la réflexion scientifique, politique et philosophique. Plusieurs philosophes comme Rousseau, Diderot ou Montesquieu parlaient de l’Esclavage afin de le dénoncer, même si leur démarche fut assez ambiguë. Montesquieu affirmait ironiquement dans le Livre XV de « l’Esprit des Lois » :


«Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir, il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une manière plus marquée.

[…]

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence. Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

Des petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?»

(Livre XV de « l’Esprit des Lois »)

En 1766, Louis de Jaucourt et Denis Diderot rédigèrent un article entier sur l’esclavage négrier dans la fameuse « Encyclopédie ».

Pour ce qui est du niveau de l’économie, on se pose également la question : est-ce que l’esclavage est plus bénéfique pour l’économie que le travail produit par un homme libre ? Plusieurs calculs et enquêtes démontrèrent que faire travailler des hommes dans des champs comme des bêtes de somme sous les coups de fouets n’était pas si productif que ça, même si les propriétaires d’esclaves criaient au mensonge et pointaient du doigt un effondrement de la société en cas de suppression de l’esclavage.

Mais c’est vraiment à partir des années 1780, que la situation devient tendue pour les planteurs, d’abord avec la création de la « Société pour procéder à l’abolition de la Traite des Esclaves » en Angleterre en 1787 puis de la « Société des Amis des Noirs » en France en 1788 et avec le début de la Révolution Française en 1789. L’exemple qui montre le plus cette cristallisation des tensions est la Révolte de St-Domingue en 1791.


Depuis 1697, l’île de Saint-Domingue (ancien nom d’Haïti) était la plus rentable des colonies françaises. L’île était devenue le centre de l’exportation du sucre et du café produit en Amérique vers l’Europe. Mais c’était aussi l’endroit où l’esclavage des Noirs était le plus cruel. 500 000 esclaves furent séquestrés sur cette île. Au moment où les idées de la Révolution arrivèrent dans les colonies françaises, une guerre civile s’engagea entre les 2 élites dominantes de l’île : l’élite des mulâtres (métisses ayant été affranchis), également appelés « libres de couleur », qui exigeaient d’obtenir l’égalité avec les Blancs (chose qui leur avait été refusée auparavant par l’autorité royale) et l’élite des propriétaires terriens blancs, hostiles aux droits accordés aux mulâtres le 15 mai 1789 et à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, y voyant une menace pour leur commerce. À terme, les mulâtres furent vaincus et leur chef, Vincent Ogé, subit le supplice de la roue le 25 février 1791.



Massacre de colons blancs durant la révolte de 1791

Mais c’est surtout des esclaves que vint le danger pour les planteurs : des siècles de tortures et d’humiliations ont joué sur les nerfs des esclaves. Profitant de la confrontation entre Blancs et mulâtres, les esclaves de Saint-Domingue profitèrent de la nuit du 22 au 23 août 1791 pour se révolter, brûler les champs de canne à sucre et massacrer leurs propriétaires Blancs. Cette situation intenable poussa la République Française à promulguer la 1ère abolition de l’esclavage le 4 février 1794 (Décret du 16 Pluviôse An II). Pourtant, ce décret n’a jamais été respecté dans les colonies françaises pour 2 raisons : certaines étaient tombées dans les mains des Anglais (qui étaient esclavagistes) et dans les autres, les colons blancs français avaient tout simplement rejeté ce décret pour ne pas perdre leur source de revenus.


L’arrivée au pouvoir de Napoléon Bonaparte bouleversa les choses, notamment avec le décret du 20 mai 1802 qui rétablit l’esclavage et la traite négrière dans les colonies françaises, abrogeant ainsi le décret de 1794. Pourtant, contrairement à ce qu’on peut croire, Napoléon n’était pas spécialement favorable à l’esclavage.



Toussaint Louverture

Cette mesure s’explique par diverses raisons. Rappelons quand même qu’à l’époque, l’économie française était dépendante de l’esclavage négrier. Un énorme lobby esclavagiste s’était constitué jusque dans les sphères de l’état, notamment avec Cambacérès (2ème Consul) et Talleyrand (Ministre des Affaires Étrangères). Constatons aussi qu’en 1802, un certain nombre de révoltes des Noirs eurent lieu dans les colonies françaises sous l'impulsion de Toussaint Louverture. Ancien esclave, ce-dernier est devenu l'un des meneurs de la révolte de 1791 puis gouverneur de Saint-Domingue après avoir expulsé les Espagnols et les Anglais qui occupaient l'île. Mais sa monté en puissance commence à inquiéter le pouvoir français. Napoléon envoya donc un corps expéditionnaire pour mater les révoltes et en profita pour rétablir l’esclavage et la traite afin de pacifier ces colonies. Toussaint Louverture est battu et déporté en France. Il meurt en 1803, au fort de Joux. Néanmoins, le décret de rétablissement de l'esclavage eut pour conséquence une nouvelle révolte d’esclaves à Saint-Domingue qui aboutit à son indépendance le 1er janvier 1804 et à la fondation de la 1ère République noire de l’Histoire, Haïti.



Abolition de l'esclavage dans les colonies françaises (27 avril 1848)

Néanmoins, Napoléon finit par abolir la traite négrière officiellement avec le décret du 29 mars 1815 durant les Cents Jours, décret qui fut confirmé lors de la Restauration (même si la traite continuait de manière clandestine) puis lors de la Monarchie de Juillet. Peu à peu, l’abolition de l’esclavage fut acceptée par un grand nombre de pays américains, africains et européens. La France suivit le mouvement et le 27 avril 1848, sous l’impulsion du député Victor Schœlcher, ça y est : la Seconde République abolit officiellement et définitivement la pratique de l’esclavage en France et dans les colonies. Restèrent néanmoins les planteurs qui avaient tout perdu : le 30 avril 1849, la République promulgue une loi indemnisant tous les anciens propriétaires d’esclaves de 126 millions de francs (environ 4 milliards d’€ actuels).


Dans les siècles qui suivirent, tous les pays du monde abolirent la pratique de l’esclavage, les 2 derniers étant l’Arabie Saoudite en 1962 et la Mauritanie en 1980. Le dernier marché aux esclaves a, quant à lui, fermé au Maroc en 1920.



Un exemple d’esclavage moderne, la Libye :


Même si, nous l’avons vu, la majorité des pays ont officiellement aboli l’esclavage, cela ne veut pas dire pour autant que la pratique a disparu. L’un des cas les plus actuels est sans doute celui de la Libye.


Après l’assassinat du colonel Kadhafi en 2011, la Libye est empêtrée dans une guerre civile dont elle n’est toujours pas sortie à l’heure actuelle. Le pays est un état « failli », c’est-à-dire un état où le gouvernement n’a aucune autorité sur les institutions. Les gouvernements rivaux se déchirent le pouvoir et il n’y a toujours pas eu d’élections démocratiques pour élire un président. Officiellement, il y a un gouvernement, mais il a tellement peu d’autorité que c’est comme s’il n’y en avait pas.


La Libye est également une plaque tournante des flux migratoires africains vers l’Europe. L’important flux de migrants en Libye s’explique par plusieurs raisons. Ces migrants fuient la pauvreté et/ou la violence de leurs pays d’origine. De plus, la Libye est géographiquement proche de l’Italie et de l’Europe et historiquement, le régime de Kadhafi accueillait beaucoup de migrants dans les années 80-90.



Or, les grandes villes libyennes sont tenues soit par des milices indépendantes soit par des groupes terroristes. Les migrants paient des passeurs une fortune pour pouvoir partir vers l’Europe. Ces passeurs les font sortir de leur pays pour les conduire par les routes migratoires jusqu’en Libye. Une fois arrivés, les migrants sont récupérés par les milices et enfermés dans des camps soit pour être vendus pour les travaux forcés, soit comme esclaves sexuels ou encore pour extorquer de l’argent à leurs familles en échange de leur libération. Certains ravisseurs vont jusqu’à torturer les prisonniers pendant l’appel téléphonique passé aux familles pour les pousser à payer la rançon par tous les moyens.


La plupart de ces familles vivant sous le seuil de pauvreté, elles doivent prendre des crédits ou même vendre leurs biens pour avoir l’argent suffisant. Et même quand la rançon est payée, rien n’est sûr : pour se faire de l’argent, certains trafiquants n’hésitent pas à revendre leurs captifs alors que leur liberté a déjà été rachetée. Le commerce d’esclave est extrêmement lucratif pour ces milices. Parfois, le gouvernement parvient à faire des raids pour libérer des migrants, qui finissent en prison, étant sans-papiers, et par être renvoyés dans leurs pays d’origine.


Bien que le scandale ait véritablement éclaté en 2017, cela fait des années que les ONG alertent les états sur l’existence d’un commerce d’esclave en Libye (déjà en 2012, soit un an après le passage de la coalition internationale). Mais le fait est que l’UE a fermé les yeux sur ces agissements depuis de nombreuses années. En fait, c’est même elle qui finance indirectement cet esclavage, les dirigeants européens payant le gouvernement libyen pour empêcher les migrants de rejoindre l’Europe. D’ailleurs, l’Italie a été même été mise en cause en juillet 2017 pour avoir payé 5 millions d’euros (issus des caisses européennes) des milices libyennes pour obtenir une période de « 3 mois de tranquillité ».






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