L'Histoire de l'Esclavage (2/3): les Traites Négrières
- Ilias B.
- 6 sept. 2021
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Pendant plus de 1200 ans, les vastes forêts et plaines du continent africain furent témoins d’un drame sans précédent : la réduction en esclavage et la déportation de millions d’hommes, de femmes et d’enfants, destinés à être envoyés récolter la canne à sucre aux Amériques ou servir dans les palais orientaux. Mais d’où est venue l’idée d’asservir des êtres humains pour leur simple couleur de peau et comment ces traites esclavagistes ont-elles été organisées ?
Dans cet article, il sera question de l’histoire des 3 grandes « Traites Négrières » : la Traite Arabe, la Traite Intra-Africaine et la Traite Transatlantique. Nous verrons également comment se déroulaient les traversées de l’Atlantique et les conditions de vie des esclaves dans les plantations.
Origine d’un commerce inhumain :
L’esclavage dit « négrier » ne date pas d’hier. Cette pratique remonte à l’Antiquité : déjà en Égypte, on célébrait sur les stèles et les bas-reliefs les victoires des pharaons sur les habitants du Pays de Koush, l’autre nom de la Nubie (l’actuel Soudan).
En Grèce, l’utilisation d’esclaves noirs est également attesté. Sur les fresques du Palais de Cnossos en Crète, on peut observer des gardes noirs. Ces esclaves africains étaient appelés Éthiopides, du mot grec « Ethiops » qui signifie « face brûlée ». Cependant, les esclaves noirs étaient assez rares en Grèce car la majorité des esclaves étaient des blancs issus de cités vaincues.
À Rome aussi, on constate l’utilisation d’esclaves noirs. Ces esclaves étaient très appréciés dans le monde romain et servaient occasionnellement de comédiens, de jongleurs ou de gladiateurs. Mais en cette période antique, on ne peut pas encore parler de traite négrière.

C’est à partir du Moyen Âge, de l’autre côté du Bassin Méditerranéen, que va débuter la 1ère Grande Traite de l’Histoire. À l’aube de l’Islam, au VIIème siècle, la vente d’esclave noirs (appelés Zanj) était déjà pratiquée en Arabie Préislamique. D’ailleurs, au moment où le Prophète Muhammad commença à prêcher son message, ses 1ers disciples étaient pour la plupart des esclaves. Le plus célèbre d’entre eux était Bilal Ibn-Rabah, un esclave abyssin (de l’actuelle Éthiopie) qui fut le 1er muezzin de l’Islam. Le statut de l’esclavage est assez particulier en Islam : si le Coran n’interdit pas formellement l’esclavage, en revanche, il est du devoir de tout propriétaire de bien traiter ses esclaves et de les considérer comme ses égaux. D’ailleurs, l’affranchissement des esclaves est considéré comme un acte de grâce et est fortement recommandé dans la jurisprudence islamique. La notion de racisme n’y intervient pas car l’Islam rejette l’idée de races et la diversité des couleurs de peau est même considéré comme un miracle divin.
C’est surtout après la mort de Muhammad et l’expansion des califats arabo-musulmans que la 1ère Grande Traite commença. Cela s’explique par le fait que les marchands arabes allaient se fournir en captifs dans les pays Slaves. Mais le problème c’est qu’au VIIIème siècle, les pays slaves se rapprochèrent du Christianisme et la vente d’esclaves diminua. Les conquérants arabes se tournèrent donc vers l’Afrique Subsaharienne, dans une région qu’ils nommèrent Bilad Al-Sudan (le Pays des Noirs), région qui devint le Soudan.

Puis, grâce à la participation d’empires africains comme ceux du Mali ou du Ghana, ce commerce négrier s’étendit de plus en plus vers le sud du continent. De nombreuses villes et comptoirs négriers apparurent, comme Tombouctou au Mali ou l’Archipel du Zanzibar. En 869, une gigantesque révolte d’esclaves noirs éclata contre l’Empire Abbaside, qui dominait le monde musulman. La révolte appelée « Révolte des Zanjs » fut matée très sévèrement. Entre 500 000 et 2 500 000 esclaves noirs furent tués dans cette révolte. La Traite Arabe ou Traite Orientale s’étendit de la Péninsule Ibérique jusqu’en Chine. On ne sait pas vraiment combien d’esclaves noirs furent déportés, ni combien sont morts car cette traite est beaucoup moins connue que le Commerce Triangulaire du fait que les sources la concernant sont très maigres et proviennent pour la plupart d’auteurs arabo-musulmans, donc subjectives. Néanmoins, les historiens s’accordent pour dire qu’environ 17 millions d’Africains furent déportés. La Traite Arabe a été la plus longue Traite Négrière de l’Histoire (13 siècles) mais aussi la plus meurtrière.
C’est à partir du XVème siècle que le destin des Africains fut lié à un produit que nous utilisons tous les jours : le sucre. Le XVème siècle fut la période des grandes explorations. Les grandes puissances comme le Portugal et l’Espagne multipliaient les colonies, surtout en Afrique et en Amérique. Dans ces colonies, fut établi ce qu’on appelle le « système de plantation », qui permettait de cultiver des denrées impossibles à cultiver en Europe. On y exploitait principalement du café, du tabac, du bois précieux et de la canne à sucre. Il faut savoir que le sucre était alors un produit rare et coûteux en Occident : connue depuis l’Antiquité, la canne à sucre était exploitée depuis l’époque des Croisades en Espagne, en Sicile et à Chypre. Mais le sucre restait malgré tout un aliment que seuls les riches pouvaient s’offrir. À partir du XVème siècle, le Portugal installa des plantations de canne à sucre au Brésil et l’Espagne fit de même dans ses colonies américaines. La consommation de sucre explosa : au XVIIIème siècle, la consommation moyenne annuelle de sucre était de 4 kg par personne.
Pour pallier à la demande sans cesse croissante, les Occidentaux devaient avoir une main-d’œuvre nombreuse : ils trouvèrent cette main-d’œuvre chez les Amérindiens. Mais au bout de quelques siècles de colonisation, les maladies inconnues, le travail forcé et les massacres avait décimé la population amérindienne. Les Occidentaux ne pouvaient donc plus compter sur eux pour récolter la canne à sucre.
Pour les remplacer, les Européens mirent au point un système de volontariat : la fortune du Nouveau-Monde faisait fantasmer bien des aventuriers et nombreux étaient les pauvres qui cherchaient à faire fortune en Europe. Un contrat liait les engagés et les propriétaires des plantations : ces-derniers étaient censés payer le transport des engagés, leurs assurer la nourriture et le gîte et en échange, les engagés travaillaient dans les plantations pendant 3 ans. À la fin, les engagés gagnaient 3 livres de tabac dont la vente leur apporterait un bénéfice et leur permettrait d’investir dans une plantation. Mais en réalité, les engagés travaillaient comme des esclaves et étaient battus par les planteurs. Les scandales éclatèrent en Europe et plus personne ne voulut s’engager.

Les Européens ont alors l’idée d’utiliser des esclaves africains. Ils étaient robustes, avaient l’habitude des climats tropicaux et la production serait à moindre coût puisqu’ils ne seraient pas payés. De plus, l’Église n’avait pas officiellement validé leur humanité.
Ce furent les Portugais qui établirent le 1er commerce triangulaire : installés depuis 1471 sur l’île de Sao-Tomé, ils avaient besoin de main d’œuvre pour récolter la canne à sucre de l’île et extraire l’or de la région d’Elmina, dans l’actuel Ghana. De fait, les colons allaient se fournir en esclaves dans le royaume du Kongo dans l’actuel Angola, à 6 jours de voyage depuis Sao-Tomé. Plus de 4000 esclaves furent ramenés sur l’île. Les Portugais ramenaient des denrées européennes qu’ils échangeaient contre des esclaves une fois arrivés au royaume du Kongo. Ce système s’élargit avec la découverte du Brésil en 1500. Cette terre devint la nouvelle destination des esclaves chargés d’y récolter le bois précieux et le sucre. C’est le début du commerce transatlantique. Bientôt, toutes les grandes puissances pratiquèrent ce commerce.
En France, la 1ère expédition négrière débuta en 1594, sous le règne du roi Henri IV. En 1626, eut lieu la 1èredemande d’autorisation de déporter les esclaves noirs vers les colonies américaines, suivie en 1642 par l’autorisation du roi Louis XIII. Si en réalité, celui-ci était formellement opposé à l’esclavage pour des raisons éthiques, il le fit sous la pression de ses conseillers. Après sa mort, la Traite Transatlantique est encouragée par son fils Louis XIV. Sous la Régence (1715-1723), un édit autorise les grands ports français à faire librement le commerce des « Nègres ». C’est ainsi que les ports de Bordeaux, de la Rochelle et de Nantes firent fortune dans la vente d’esclaves et se modernisèrent considérablement. Sous le règne de Louis XV, une loi força les commerçants négriers à payer un impôt en échange de la liberté de pratiquer leur commerce mais elle fut abolie en 1767. Sous Louis XVI, l’État finance les bateaux négriers, leur donnant une prime d’encouragement de 40 livres et une prime de 200 livres (environ 2400 € actuels) pour chaque esclave ramené.
La capture et la Traversée :

Les Européens n’allaient pas chercher eux-mêmes leurs esclaves. Il faut dire qu’au XVème siècle, ils avaient une peur bleue de l’Afrique : dans l’imaginaire collectif européen, l’intérieur de l’Afrique était peuplé de bêtes féroces, de maladies inconnues et de sauvages cannibales. Il fallut attendre le XIXème siècle pour qu’ils osèrent avancer à l’intérieur des terres. Or, les esclaves venaient justement pour la plupart du centre de l’Afrique. Les européens se fournissaient donc soit auprès des marchands arabes, toujours actifs dans la région, soit auprès des rois locaux. Dans les 2 cas, les futurs esclaves étaient faits prisonniers lors de razzias et de pillages. Apparut alors un aspect beaucoup plus dérangeant de l’histoire du commerce négrier : on oublie trop souvent que les Africains avaient également joué un rôle crucial dans commerce. Des Noirs vendaient d’autres Noirs.
D’ailleurs, il existait une traite négrière beaucoup moins connue que les 2 autres : la Traite Intra-Africaine. Les grands royaumes d’Afrique comme le Dahomey (actuel Bénin), le Royaume Ashanti (actuel Ghana) et le Royaume d’Oyo (actuel Nigéria) ont bâti leur grande richesse et leur puissance sur l’esclavage de leurs semblables. Malgré de maigres sources, les historiens estiment qu’entre le IXème et le XIXème siècle, près de 14 millions d’Africains furent déportés au sein même de leur continent.

Après leurs captures, les esclaves étaient emmenés attachés en caravane jusqu’aux côtes. Ils ne portaient pas de chaînes, de peur que cela n’abîme leur peau et fasse baisser leur prix. Là, ils étaient soit vendus aux tribus rencontrées sur le chemin des côtes, soit vendus aux Européens en échange de produits venus d’Europe comme de l’alcool, des tissus ou des armes à feu. Le prix des esclaves variait selon l’âge, la santé et la condition physique. Les hommes entre 18 et 25 ans, appelés « pièces d’Inde », étaient les plus recherchés par les marchands européens. Les enfants valaient entre le tiers et la moitié d’une pièce d’Inde et les femmes en valaient généralement entre la moitié et les 2/3. Après l’échange, les esclaves étaient marqués au fer rouge et embarqués sur les bateaux européens.
Un navire négrier pouvait embarquer entre 400 et 600 esclaves. Ces derniers étaient enfermés

dans l’entrepont, la partie du navire se situant entre le pont supérieur et la cale, où étaient entreposés l’eau et les vivres. Ces esclaves disposaient chacun d’un espace tellement restreint qu’ils pouvaient à peine s’assoir et étaient forcés pour la plupart à rester allongés sur le côté. Enchaînés 2 par 2 et quasiment nus à cause de la chaleur de l’entrepont, ils se couchaient à même le sol. L’entrepont étaient lui-même divisé en 2 parties, une à l’arrière réservée aux femmes et aux enfants, et une à l’avant pour les hommes.
Le matin, les esclaves étaient autorisés à monter sur le pont supérieur où ils étaient lavés à l’eau de mer et au vinaigre. On les enduisait d’huile de palme afin de protéger leur peau contre les brûlures des chaînes, on leur coupait les ongles et les rasait. Pendant ce temps, les marins nettoyaient l’entrepont et vidaient les bacs d’excréments. Les esclaves prenaient leur repas (céréales bouillis assaisonnés à l’eau de vie) et étaient fouettés s’ils ne mangeaient pas. L’après-midi, les esclaves étaient forcés de danser pour ne pas que leurs muscles s’engourdissent. Ensuite, ils prenaient un second repas et redescendaient dans l’entrepont jusqu’au lendemain. En cas de tempête, l’équipage fermait le caillebotis qui permettait de faire passer de l’air et de la lumière dans l’entrepont. Les esclaves étaient donc dans l’obscurité et manquaient d’air rapidement. Si le bateau tanguait, les esclaves pouvaient se retrouver entassés les uns sur les autres et mourir étouffés sous les amas de corps. L’air devenait irrespirable.
De plus, les esclaves ne savaient pas pourquoi ils étaient là, ni où on les emmenait. Il arrivait cependant que des mutineries éclatent, même si elles étaient assez suicidaires car les esclaves ne savaient pas conduire de navire et risquaient le naufrage.

Une fois arrivé en Amérique, le capitaine devait remplir diverses fiches sanitaires et fiscales et confiner les esclaves 40 jours pour écarter tout risque de contagion. Cette quarantaine était utilisée afin de remettre les esclaves sur pied en les lavant et en les entretenant.
Les ventes avaient généralement lieu sur les places portuaires mais aussi sur le bateau. Regroupés en lots, les esclaves étaient mis sur une estrade pour être observés par les futurs acheteurs. Les planteurs recherchaient généralement des hommes jeunes de moins de 35 ans car passé cet âge, ils étaient considéré comme trop vieux). Les esclaves étaient vendus contre des denrées comme du sucre, du tabac, etc…
On estime qu’entre les conditions d’hygiène déplorables, les maladies comme la fièvre jaune, la dysenterie, la malaria ou le scorbut et les actes de violences de l’équipage, 15% des esclaves décédaient durant la traversée de l’Atlantique. Certaines traversées étaient si effroyables qu’elles pouvaient emporter tous les esclaves.
Pendant les 5 siècles que dura la Traite Transatlantique, on estime que 12 millions d’esclaves noirs furent arrachés à leur terre natale pour être transportés vers les Amériques et 1,8 millions d’entre eux moururent.

La vie dans les plantations :

Généralement, les planteurs ne faisaient pas travailler les esclaves tout de suite. Ils leurs accordaient une semaine de répit pour récupérer des forces après la traversée. C’était le début d’une longue vie de souffrance.
Le travail des esclaves dépendait de leur âge et de leur santé : les plus vigoureux étaient envoyés dans les champs pour y récolter la canne à sucre, le tabac, le coton, le café, etc… tandis que les plus vieux étaient soit employés pour le jardinage et les travaux de la ferme, soit employés comme domestiques. Les femmes, quant à elles, étaient généralement employées pour les travaux domestiques comme la couture, la cuisine ou comme esclaves sexuelles.
Les esclaves étaient logés dans des cabanes insalubres sans confort, où ils souffraient de la chaleur et du froid. Aux champs, ils travaillaient de l’aube jusqu’au soir, sous une chaleur extrême et dans des conditions dangereuses : il n’était pas rare que des accidents arrivent et que des esclaves perdent des membres en manipulant les outils et les machines destinées aux récoltes.
Ils étaient aussi très souvent victimes de maladies, le plus souvent provoquées par la malnutrition, la fatigue ou encore les blessures et plaies mal soignées. Bien entendu, ces esclaves travaillaient sous les coups de fouets et les insultes des planteurs.

Même si la cruauté et l’usage de la torture étaient fréquents dans les plantations, les maîtres planteurs étaient très loin de faire ce qu’ils voulaient. En 1685, le ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert, instaura le Code Noir qui instituait les règles à suivre dans les plantations. Malgré son caractère très dur (l’esclave y est considéré comme un meuble), l’usage de la violence (mutilation, exécution) n’était prescrit qu’en cas de faute de la part de l’esclave. Rappelons quand même que l’esclave était une marchandise et que l’objectif premier était de le maintenir en vie pour pouvoir produire plus.
Il était rare de voir les esclaves avoir un contact avec les Blancs ou sortir de la plantation, sauf pour remplir des commissions pour les maîtres. Il était formellement interdit aux maîtres d’apprendre aux esclaves à lire et à écrire et ils devaient les instruire dans la seule foi chrétienne catholique. Les esclaves qui travaillaient bien pouvaient recevoir un petit coin de terre à cultiver pour pourvoir à sa subsistance. Mais les conditions demeuraient infernales : on estime que l’espérance de vie d’un esclave ne dépassait pas 3 ans après son arrivée à la plantation.
Il aura fallu encore plus de 300 ans de combat pour que soit appliquée l’Abolition de l’Esclavage …



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